13 janvier 2012

Les chiens

Photo: Laurence Dauphinais

C’est une soirée habituelle. Un couple reçoit des amis pour le souper, s’obstine un peu dans la préparation, se réconcilie avec une p’tite vite sur la table à dîner. Rien d’inhabituel pour le moment. Un deuxième couple entre en scène. Tout va bien, la soirée est encore sous contrôle malgré l’évident malaise de la névrosée Julie. C’est lorsque le troisième invité arrive que tout dérape. Henri a amené une surprise: un chien. Se remettant à peine d’une rupture, on a conseillé à Henri de se procurer un animal pour combler le vide laissé par Chantal, son ex qui l’a trompé quelques temps auparavant.

À partir de là, la soirée est bouleversée. Les réactions sont diverses (et étranges) devant ce chien malvenu. L’animal devient alors l’élément central de la soirée, pour les gens dans la salle, comme pour ceux sur la scène. Sa présence a des répercussions inattendues chez les personnages. Ceux qui semblaient sains deviennent rapidement irrationnels. Ceux qui étaient soumis s’affirment soudainement. Ceux qui pensaient avoir le contrôle le perdent complètement. Après tout, ce chien au regard profond est peut-être beaucoup moins bestial que tous ces autres humains.

La pièce L’Anatomie du chien, présentée à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 28 janvier, est particulièrement délirante. La prémisse est classique, mais le reste de la pièce étonne. Ce ne sont pas toutes les pièces disjonctées qui fonctionnent, mais celle-ci réussit son pari en alliant étrangeté, humour et drame d’une main de maître. Les comédiens sont tous très bons, mais une mention spéciale va au jeu très physique de Sharon Ibgui (Julie) et au réalisme que Simon Rousseau donne au rôle de Rémi. La mise en scène est simple, mais soignée et joue sur la synchronicité de l’action avec un jeu de lumière efficace.

Malgré quelques longueurs et moments légèrement trop dramatiques, L’Anatomie du chien vaut définitivement le déplacement, ne serait-ce que pour s’amuser à décoder toutes les métaphores du chien qui parsèment la pièce (domination, soumission, fidélité, sexualité, etc.).

Cette pièce, écrite par Pier-Luc Lasalle, est une production du Théâtre Sans Domicile Fixe, dont il est également l’un des membres fondateurs. Le Théâtre SDF a multiplié les projets originaux et audacieux depuis sa fondation en 2008. Notons entre autres la série Pour en finir avec… pour laquelle la troupe a organisé une soirée d’élection pour savoir quel auteur de théâtre le public avait envie de voir mourir sur scène. Les gagnants (si on peu les nommer ainsi) ont été Shakespeare, Feydeau et le très vivant Alexis Martin. Il en est résulté trois pièces écrites par Charles Dauphinais, Emmanuel Reichenbach et Pier-Luc Lasalle, respectivement metteur en scène, comédien et auteur pour L’Anatomie du chien.

Il reste encore plusieurs représentations de L’Anatomie du chien, mais les billets s’envolent vite ! Toutes les informations sur Le Mur mitoyen.

Pour en savoir plus sur le Théâtre Sans Domicile Fixe, visitez leur site web ou devenez fans sur Facebook.

8 novembre 2011

Les RIDM tricotent serrées fiction et réalité

Scène du film ‘Tahrir, place de la Libération’ de Stefano Savona

Le monde trépigne, souffre, étouffe. Le monde se révolte, s’indigne et se prend à espérer. Ses habitants se cherchent, hésitent, expérimentent, observent, meurent aussi, se souviennent, s’aiment et vivent aussi. A foison, à profusion. C’est un peu tout cela, le cœur des Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Le foisonnement. La richesse des points de vue comme celle des émotions qui semblent guider cette année encore la programmation de cette 14e édition.

Avec une nouvelle identité visuelle et une nouvelle tête – Roxanne Sayegh remplace Philippe Baylaucq à la direction – les RIDM changent de style mais pas de crédo et restent irrésistiblement à l’affut des à-coups et des soubresauts qui chahutent le monde. Mila Aung-Thwin, président du conseil d’administration, a salué l’esprit de renouveau qui tout à la fois secoue les Rencontres et traverse le documentaire : « Le festival tout entier renaît. A cet égard, il n’est pas bien différent du monde du documentaire, un genre qui s’épanouit à travers le changement et l’adversité, certes, mais qui puise dans ces éléments les assises de son art. »

Charlotte Selb, directrice de la programmation, s’émerveille de la matière documentaire sans cesse renouvelée : « Explorer, au fil des découvertes, le croisement de la réalité avec la création. Chaque documentaire est un point de rencontre unique entre le réel et l’imaginaire d’un auteur. Une confrontation passionnante car nous, spectateurs, nous l’effleurons, mais la saisissons jamais tout à fait. » 119 documentaires seront projetés cette année, c’est dire le niveau de « confrontation » que proposent les Rencontres montréalaises. « Moteur puissant du changement, rappelait la nouvelle directrice des RIDM, Roxanne Sayegh, le documentaire nous aide à comprendre notre existence et notre condition humaine. »

On relèvera ici quelques moments forts, a priori, de la programmation. En commençant… par la fin et la soirée de clôture des Rencontres, d’une toujours brûlante actualité, qui rendra un hommage appuyé aux Printemps arabes avec la projection du documentaire de Stefano Savona : Tahrir, place de la Libération. Ou l’histoire en train de s’écrire, filmée par un réalisateur « doté d’un sens de l’image inouï ».

En compétition internationales longs-métrages, La BM du Seigneur, de Jean-Charles Hue, est présenté comme « ovni cinématographique » est à glisser dans la catégorie des œuvres hybrides évoquées en conférence de presse par la nouvelle directrice des RIDM, Roxanne Sayegh, « à mi-chemin entre documentaire et fiction ». L’histoire de Fred, chef officieux d’une communauté yéniche en pleine crise spirituelle.

Dans la catégorie « compétition nationale, longs-métrages », le documentaire de Jim Brown et Gary Burns, The future is now, est une vision revisitée de La vie commence demain, un film de Nicole Védrès de 1949 qui proposait le portrait de figures intellectuelles de l’époque vues par un provincial monté à Paris. The future is now est « une ode à l’optimisme ».

Du côté des courts et moyens-métrage, on proposera Flying Anne, un documentaire de Catherine Van Campen qui propose un très beau portrait d’une petite fille atteinte du syndrome de la Tourette. « Anne ne cherche pas à guérir de cette maladie qui fait partie d’elle, mais elle aimerait trouver un moyen de l’expliquer aux autres enfants ».

On poursuit avec les Présentations spéciales et deux documentaires : d’une part L’Empire du milieu du sud, de Eric Deroo et Jacques Perrin, remarquable travail de montages d’archives sur l’histoire du Vietnam

Nous, Princesses de Clèves ensuite, un documentaire signé Régis Sauder, « pied de nez au président français Nicolas Sarkozy et à sa vision de la jeunesse de banlieue », dixit Charlotte Selb, directrice de programmation des RIDM.

La programmation est encore riche de ses Rétrospectives mais également de ses catégories Horizons et Contre-courant qui offrent des regards cinématographiques brûlants et décalés. Parmi les auteurs célébrés cette année dans le cadre des Rétrospectives : Frederick Wiseman, documentariste américain controversé dont il sera donné au public de revoir quelques-uns de ses tous premiers films, et notamment Titicut follies, son premier film tourné en 1967 dans l’hôpital pour aliénés criminels de Bridgewater, dans le Massachusetts.

Les RIDM se tiendront du 9 au 20 novembre 2011 dans dix salles de Montréal. Programmation : ridm.qc.ca et murmitoyen.com/ridm. Billetterie : ridm.qc.ca/fr/festival/info

8 juin 2011

Quelle connerie la guerre…

Quelle connerie la guerre/Qu’es-tu devenue maintenant/Sous cette pluie de fer/De feu d’acier de sang/Et celui qui te serrait dans ses bras/Amoureusement/Est-il mort disparu ou bien encore vivant

Jacques Prévert n’aurait sans doute pas boudé son plaisir. Sous le «chapiteau» de la Tohu, Cité des Arts du Cirque – pour improbable que soit sa présence en ces lieux –, il aurait peut-être même goûté avec curiosité à cette savoureuse Pomme Grenade. Spectacle des étudiants «finissants» de l’Ecole nationale de cirque de Montréal, promotion 2011, Pomme Grenade est le fruit (évidemment) de leurs nombreuses années de labeur et d’apprentissage. Les dix-neuf artistes, qui n’ont plus rien de débutants, y exposent au grand jour leurs talents à multiples facettes. Tout est fait pour mettre en valeur la discipline dans laquelle chacune et chacun d’entre eux excellent.

L’histoire qu’ils racontent, c’est celle d’un jeune soldat, déserteur, virevoltant, bondissant, plein de fougue et d’énergie, qui cherche, dans le mouvement, un sens à sa vie. Thématique du passage du monde de l’enfance à l’âge adulte qui renvoie de façon allégorique au propre parcours de ces acrobates de l’Ecole nationale de Cirque, appelés désormais à voler de leurs propres ailes…

Mais quel est ce monde dans lequel il, ce jeune soldat séditieux, et ils, ces artistes talentueux, vont chercher à s’inscrire ? Quelle sera leur place ? Sont-ils prêts à supporter la guerre, la violence et la haine ?

Je viens de recevoir/Mes papiers militaires/Pour partir à la guerre/Avant mercredi soir/Monsieur le Président/Je ne veux pas la faire/Je ne suis pas sur terre/Pour tuer des pauvres gens/C’est pas pour vous fâcher/Il faut que je vous dise/Ma décision est prise/Je m’en vais déserter

Boris Vian vient de s’asseoir à côté de Prévert. Il lui sourit. Face à eux, sur la piste, la vie prend le dessus sur l’imbécile logique de guerre. Une vie acrobatique et généreuse. Exigeante aussi. Les canons finissent toujours par se taire.

Pomme Grenade résonne aussi du chant des Révolutions arabes et nous rappelle que le monde bouge, que le monde change, inlassablement. On se dit alors que tant qu’il y aura des acrobates, des clowns et des poètes pour accompagner ses soubresauts ou ses séismes, tout espoir ne sera pas complètement perdu.

Assise à côté de Prévert et de Vian, une petite fille de sept ans a les yeux qui brillent de bonheur. Elle est transportée dans cet univers magique qui pourrait un jour, qui sait, devenir le sien. Lorsqu’enfin la paix l’a emporté et que les acrobates saluent, fiévreux, épuisés et heureux, la petite fille lève les yeux vers moi et dit en souriant: «C’est déjà fini, papa ?»

Crédit photo: Roland Lorente

► «Pomme Grenade», jusqu’au 12 juin à la Tohu, Cité des Arts du Cirque, 2345 rue Jarry Est (angle d’Iberville) Montréal (Québec) H1Z 4P3
► A voir également: «Messa», le deuxième spectacle des «finissants» de l’Ecole nationale de Cirque. Egalement jusqu’au 12 juin.
Le site de l’Ecole nationale de cirque
Le site de la Tohu, Cité des Arts du Cirque

13 mai 2011

Le Mandalab, un projet innovant ancré dans Rosemont

Photo: Communautique

Jeudi dernier, l’Église Saint-Marc à Montréal a été l’occasion d’un événement dans le cadre du projet Mandalab de l’organisme Communautique. La rencontre, qui a rassemblé une soixantaine d’intervenants venus des horizons les plus divers (organismes communautaires et OBNL, chercheurs, députation municipale, milieux professionnels et artistiques… et le Mur Mitoyen/Espaces Temps, qu’Antoine et moi représentions), avait comme objectif de faire collaborer les participants à l’élaboration de solutions créatives au problème de la transformation de l’Église Saint-Marc. Il faut dire qu’après l’échec du projet municipal de centre culturel, le destin de l’ancien lieu de culte semble laissé aux rumeurs. L’initiative des organisateurs du Mandalab vient donc combler un vide criant quant à l’usage qui sera fait de cet espace public. Je souligne que c’était mon premier abord du projet, et c’est donc avec bien peu d’idées de la tournure qu’allaient prendre les choses que je me suis rendu en matinée au coeur de Rosemont.

D’entrée de jeu, la formule avait de quoi surprendre : un déjeuner «paroissial» suivi de quelques présentations et conférences, puis enfin, l’échange à deux (ou plus) entre les participants libres de circuler au sein de l’église. On n’était pas au bout de ses surprises au moment desdites présentations, qui ont semblé vouloir rivaliser de contraste : au message de Mgr Pierre Blanchard, administrateur de Saint-Marc, suivait une introduction au thème des livings lab (modèle suivi par Mandalab) par Artur Serra, directeur du Citilab de Cornellà, en téléprésence depuis Barcelone. Les idées-concepts exaltantes de l’architecte Claude Boullevraye de Passillé emboîtaient le pas aux « environnements programmables » de Jonathan Belisle. D’une personnalité à l’autre, l’atmosphère était au jeu et à l’association libre.

Les participants étaient ensuite appelés à parcourir l’espace de l’église en petits groupes et à échanger leurs idées sur une base informelle; des panneaux blancs étaient mis à la disposition de ceux qui souhaitaient donner forme à une impression ou laisser trace d’un dialogue. Les événements de Communautique, animés par Grisvert, sont maintenant connus pour leurs efforts variés de partage créatif entre participants, et les organisateurs ont su renouveler la donne une fois de plus. Le trajet libre à travers la nef et ses environs s’est avéré une façon originale de s’approprier et d’ouvrir à la discussion l’espace a priori très codé d’une église. Considérant les nombreux échanges qui animaient les lieux, les visiteurs furent plus que réceptifs au défi du Mandalab.

Exception faite de quelques difficultés techniques en première partie (l’acoustique paroissiale se prêtant difficilement à la téléprésence), la rencontre matinale fut enjouée. Et, oui, créative aussi. Chapeau aux organisateurs.

Les lecteurs et lectrices intéressé(e)s aux conférences pourront les visionner en vidéo sur le site de Communautique dans les prochains jours.

3 mai 2011

Lire Montréal

 

Cette image provient de la gallerie de DubyDub2009 sur flickr. Sous licence creative commons.

Le samedi 30 avril, les quartiers du Plateau Mont-Royal et du Mile-end ont été scrutés par des explorateurs curieux qui ont tenté de faire « le trait d’union entre l’espace urbain et son imaginaire et de révéler la ville à la fois comme source d’inspiration et comme lieu d’expression ». C’est du moins ainsi que les organisateurs décrivaient l’événement Lire Montréal qui se tenait pour la deuxième fois cette année.

Proposant plus d’une dizaine d’événements, Lire Montréal a été une journée éclectique ayant regroupé diverses formes d’activités. Des expositions, des lectures publiques, des conférences et des ateliers se côtoyaient notamment dans la programmation.

Parmi cette offre diversifiée, ce sont surtout les visites guidés qui ont attiré mon attention. Chacun à leur manière, trois parcours proposaient de partir à la découverte des quartiers du Plateau et du Mile-End.

C’est ainsi qu’il était entre autres possible de commémorer le 70e anniversaire de la mort de Nelligan avec le Circuit littéraire du Plateau-Mont-Royal. Cette visite, créée par Gaëtan Dostie, a permis de découvrir les lieux qui ont vu évoluer les vies d’artistes tels Nelligan, Borduas et Grignon.

Dans un registre tout à fait différent, la visite Les Fantômes du passé s’intéressaient aux anciennes publicités peintes sur les immeubles du quartier. Karl Dorais Kinkaid et Tom Flies ont tenté de dévoiler ce que révèlent ces réclames estompés et fantomatiques.

Finalement, Chantal Ringuet a proposé une Promenade dans le Montréal Yiddish. Les poètes montréalais Jacob-Isaac Segal et Ida Maze étaient à l’honneur dans cette découverte des origines de la culture yiddish montréalaise.

Ces différents parcours, en plus des autres activités proposées, s’inscrivent dans une vie de quartier se voulant dynamique et accessible. Ils ont permis de découvrir ou redécouvrir des lieux que l’on croise parfois tous les jours sans pourtant en connaître l’Histoire.

Surveillons la prochaine édition d’un événement qui semble là pour rester!

1 mai 2011

L’Est pour toujours au Cinéma Parallèle

 

Ian Oliveri © InformAction Films inc.

L’Est pour toujours, qui avait été présenté dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois et qui avait enthousiasmé le blogue mitoyen, sera à l’affiche du Cinéma Parallèle dès le 13 mai prochain. Sept ans après le documentaire Vue de l’Est, qui se penchait sur la vie, les ambitions et les rêves de sept jeunes du quartier défavorisé d’Hochelaga-Maisonneuve, Carole Laganière leur porte un nouveau regard. Que sont-ils devenus? L’Est pour toujours prend la mesure du temps qui a passé et des traces qu’il a laissées. Sensible, profond et humain.

4 avril 2011

Mille et une façons d’apprendre

Saviez-vous qu’au Canada, un adulte sur 4 ne possède pas de diplôme postsecondaire? Pourtant, les études professionnelles, collégiales et universitaires sont de plus en plus demandées dans tous les corps d’emploi. On estime en effet que ce sont seulement 6 % des emplois créés dans la prochaine décennie qui n’exigeront pas des études postsecondaires*.

La Semaine québécoise des adultes en formation, qui se tient du 2 au 10 avril 2011, désire justement faire connaître ce type d’informations et ainsi encourager le raccrochage scolaire et la formation continue. Organisée pour la 9e fois cette année, la SQAF a pour objectif principal de promouvoir l’apprentissage tout au long de la vie, à l’intérieur et à l’extérieur des milieux professionnels. C’est l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICÉA), un organisme sans but lucratif, qui a mis en place la SQAF, rejoignant ainsi sa mission de promotion du droit des adultes à l’éducation.

Plusieurs activités ont lieu tout au long de la semaine; des conférences, des expositions et des ateliers forment une programmation riche désirant à la fois encourager la formation et mettre en valeur le travail des étudiants actuels.

C’est dans cette dernière catégorie que se situe l’exposition des adultes en formation de la Commission scolaire de Montréal (CSDM) que je suis allée voir à l’Écomusée du fier monde la semaine dernière. Situé dans un ancien bain public, l’Écomusée permet aux élèves adultes de la CSDM de présenter leurs réalisations dans ce magnifique lieu pour une deuxième année consécutive. La plupart des étudiants participants sont actuellement dans un processus de francisation ou d’obtention d’un diplôme d’études secondaires. Peintures, dessins, sculptures, photographies et bijoux se côtoient dans cette exposition regroupant des artistes de différents niveaux. Malgré un résultat plutôt inégal, il n’en reste pas moins que l’idée est intéressante et permet de mettre en valeur l’effort remarquable que font ces élèves en faisant un retour aux études. Pour cette raison et pour découvrir ce que l’Écomusée** a fait de l’ancien bain Généreux, il vaut la peine de visiter l’exposition qui se tient jusqu’au 10 avril. Toutes les informations sur le Mur Mitoyen.

D’autres adultes en formation exposeront leurs oeuvres au Centre des textiles contemporains de Montréal et à la Galerie Expression libre. Diverses conférences sur la formation des adultes auront aussi lieu dans les prochains jours. La programmation complète de la SQAF est disponible sur le site internet.

*Les données proviennent du site web de la SQAF.

**L’exposition permanente de l’Écomusée, portant sur l’histoire industrielle et ouvrière de Montréal, fera l’objet d’un prochain billet!

29 mars 2011

Clément de Gaulejac : « Ah bravo, l’art conceptuel »

Crédit dessin: Clément de Gaulejac

Acte 1. Librairie Port de tête, avenue Mont-Royal Est. Un jeudi. Des assiettes de saucisson et de tartelettes sucrées s’entrelacent sur les rayonnages ; des livres aussi, nécessairement. Audience élargie. Le Quartanier, maison d’édition montréalaise, lance son dernier-né. On délaisse un temps le saucisson. Le petit livre bleu – par sa couleur – est en réalité intitulé Le livre noir de l’art conceptuel. Il s’agit de dessins. La mention est portée en couverture, entre le nom de l’auteur et le titre. C’est un bel objet. On le feuillette. On alterne entre une phrase, parfois deux, et un dessin. Une phrase et un dessin. Ensemble, ils sont autant de fragments de la vision de l’art conceptuel tel que Clément de Gaulejac, l’auteur, l’entrevoit. La quatrième de couverture en dit plus sur ses intentions. Extrait :

« Il y a une histoire drôle qui pose la différence entre un type qui tombe du vingtième étage – AAAAAaaa… Paf ! – et celui qui tombe du deuxième étage – Paf… aaaAAAAA ! L’ordre dans lequel est donné le palindrome a son importance. De même que la deuxième chute n’est grotesque qu’en comparaison avec celle, fatale, qui la précède, les générations d’artistes qui succèdent au grand bazar conceptuel ne peuvent ignorer les questionnements autoréflexifs d’un art retourné sur lui-même ».

Ce travail n’est pas dénué d’ambition ni d’une honnête prétention. Ce sont celles d’un artiste inspiré et d’une certaine façon fasciné par un mouvement artistique dont les contours sont décidément incontournables. L’idée ou le concept suffisent-ils à faire l’œuvre d’art ? Au Port de tête, Clément de Gaulejac n’est pas vraiment disponible pour répondre à une si candide interrogation. On prend donc rendez-vous pour plus tard. Encore une tranche de saucisson, un verre de vin blanc et rideau.

Acte 2. Café Le Placard, avenue Mont-Royal, encore plus à l’est. Un vendredi. Clément de Gaulejac commande un café allongé et un verre d’eau puis sort son MacBook Pro. La connexion Internet est immédiate et on bascule dans l’univers foisonnant de l’artiste. Direction www.calculmental.org. Quelques dizaines de minutes plus tard, on comprend mieux ce qui a animé l’auteur dans la réalisation de son Livre noir…

On repense à la quatrième de couverture et à l’histoire drôle. Clément de Gaulejac y a semé les indices d’une pensée originale qu’une conversation bien arrosée – au café noir – finit par révéler. Comment, finalement, il en est arrivé là. Le niveau 1 d’interprétation place donc l’humour en bonne place, sorte de matière première. Il dit : « L’humour est une bonne façon de faire passer les idées, y compris par la petite porte, de manière anecdotique ». Jouer l’idiot et manier l’absurde n’en seraient que les subtiles déclinaisons.

Le néophyte découvre ensuite la place centrale de la bande dessinée dans le travail de l’artiste. Il n’est pas bien difficile de transposer l’histoire drôle de cette chute à deux temps dans une série de phylactères. AAAAAaaa… Paf ! - Paf… aaaAAAAA ! Mais avec Clément de Gaulejac, il s’agirait très probablement de phylactères nus, débarrassés de leurs personnages, purgés de leur environnement graphique. Le parallèle avec l’un de ses précédents projets est immédiat. Il y a quelques années, Clément de Gaulejac a joué avec la bande dessinée dans une œuvre intitulée Nous y voilà, déclinaison sur un mode esthétique d’une réplique entrevue dans des dizaines d’albums. Il dit encore : « La bande dessinée, c’est la petite histoire, l’anecdote et la ligne claire… Autrement dit l’autre jambe sur laquelle je marche. »

Dans le prolongement de la bande dessinée ou précédant celle-ci, le graphisme est également un art que Clément de Gaulejac manie avec dextérité. Ses années passées à la direction artistique du magazine Quartier Libre, le journal des étudiants de l’Université de Montréal, ont notamment contribué à affermir et affirmer un trait qui transpire dans les dessins du Livre noir de l’art conceptuel. Parenthèse : le présent site – Le Mur Mitoyen – doit également son logo à Clément de Gaulejac.

« Dans les références, et surtout dans le ton, explique encore l’auteur, Le Livre noir englobe à la fois mon amour pour l’art conceptuel et mon regret de passer après une avant-garde qui a été aussi loin dans la destruction de son jouet. » Son ouvrage revisite avec humour, un certain décalage et pas mal de recul le travail d’artistes dont on a pu prétendre (ou qui ont eux-mêmes prétendu) qu’ils étaient artistes conceptuels. Daniel Buren, Dan Graham, Andrea Fraser, Chris Burden ou Cildo Meireles pour n’en citer qu’une poignée, encore vivants.

Dénouement. Ma boîte courriel. Le même vendredi. Objet du message : « Images ». Quelques phrases de l’auteur accompagnent trois dessins extraits du Livre noir et une reproduction de la couverture du livre censé illustrer cet article. On reprend la quatrième de couverture et on poursuit la lecture. On en était resté aux « questionnements autoréflexifs d’un art retourné sur lui-même ». L’artiste prolonge :

« Si certains considèrent cette situation comme une impasse formelle, trop sévèrement prescriptive et choisissent de faire demi-tour, d’autre s’obstinent, sondant fébrilement les murs à la recherche d’un improbable passage ».

Avec son Livre noir…, Clément de Gaulejac a-t-il trouvé le sien ?

► Le site de Clément de Gaulejac
► Le site des éditions Le Quartanier

21 mars 2011

La violence du calme

Fiona Tan. Rise and Fall, 2009, installation vidéo. Avec l’aimable permission de l’artiste et de la Frith Street Gallery, Londres.

Dernière chance de voir l’exposition Fiona Tan. Rise and Fall à la Galerie de l’UQAM

De très près

Les images défilent, projetées sur les deux écrans verticaux suspendus côte à côte, dans le vaste espace de la Galerie de l’UQAM. On y voit deux femmes : l’une jeune, l’autre plus âgée. Celles-ci apparaissent tantôt dans leur bain, tantôt à la fenêtre, ouvrant les rideaux ou marchant sur une route bordée d’arbres. La répétition, la succession des images, suggèrent qu’il s’agit d’une seule et même femme, à différents moments de sa vie, qui se confondent dans la mémoire. Il y a les chutes Niagara, qui figurent le mouvement de cette dernière et la nature, ses bruits accentués (l’eau surtout, mais aussi le vent, les oiseaux).

Cette installation vidéo, intitulée Rise and Fall, constitue l’œuvre maîtresse de l’exposition Fiona Tan. Rise and Fall, présentée jusqu’au 2 avril à la Galerie de l’UQAM. On ne regrettera pas de prendre le temps nécessaire pour regarder au moins une fois la projection dans son entièreté, soit une vingtaine de minutes au total. D’une grande beauté au plan esthétique, Rise and Fall a la capacité de toucher le spectateur dans son rapport au passé et à l’identité.

Comme le souligne de façon très juste Bruce Granville, commissaire de l’exposition, avec Rise and Fall, « Fiona Tan montre qu’à l’instar des eaux qui occupent une place de choix dans ses vidéos, le passé et le présent ne sont pas statiques. » En effet, d’un écran à l’autre, d’une séquence à l’autre, le temps, l’identité, ne sont jamais représentés comme linéaires, mais demeurent le plus près possible du corps, de la sensation. La simultanéité des images, leur juxtaposition, créée par la présence des deux écrans, en ajoute à cette œuvre fascinante et permet d’expérimenter de l’intérieur, de façon intime, cette intensité de la mémoire chez le personnage de la femme vieillissante. Ainsi, le souvenir, sa résurgence, se manifeste comme un flux parfois violent, même si le corps, lui, demeure immobile et silencieux.

Des portraits animés

Dans une autre salle, des cadres parsèment les murs. De prime abord, des photographies. Mais, on regarde de plus près et on remarque que ça bouge, que les portraits noirs et blancs sont des vidéos. La lenteur du mouvement et les poses statiques pourraient presque tromper. À l’intérieur des cadres, les êtres sont présentés dans la solitude et le silence, presque immobiles; une jeune femme assise sur un lit écrit; une autre travaille à son bureau, devant un ordinateur portable; un homme dans une épicerie fixe étrangement la caméra. Pour cette série intitulée Provenance, Fiona Tan s’est inspirée, nous dit-on, de portraits des grands maîtres hollandais du dix-septième siècle de la collection du Rijsmuseum, aux Pays-Bas.

Avec son travail, l’artiste holladaise Fiona Tan interroge notre rapport à la mémoire et à la construction identitaire. Fiona Tan. Rise and Fall représente une occasion privilégiée pour les Montréalais de se (re)plonger dans l’oeuvre de cette figure majeure de la scène artistique internationale. Les différentes installations vidéos qu’on y retrouve ont la capacité d’émouvoir et d’habiter longtemps le visiteur une fois hors des murs de la galerie.

L’exposition Fiona Tan. Rise and Fall a été organisée par la Vancouver Art Gallery et l’Aargauer Kunsthaus (Suisse). Elle a attiré plus de 1700 visiteurs à la Galerie de l’UQAM lors de la Nuit blanche du Festival Montréal en Lumières, le 26 février dernier.

Rise and Fall se poursuit jusqu’au 2 avril 2011 à la Galerie de l’UQAM. Pour plus d’information, rendez vous sur le site de la Galerie de l’UQAM ou sur Le Mur Mitoyen

20 mars 2011

« Le Champ des Possibles », fertile utopie

Crédit photo: Roger Latour

Ou comment une utopie urbaine se transforme, semaine après semaine, mois après mois, en projet d’aménagement réaliste, utile, citoyen et vert. Ce projet porte un nom à nul autre pareil. « Le Champ des Possibles ». C’est l’histoire d’un terrain vague, d’une ancienne gare de triage, d’un bout de friche industrielle du Mile End coincé entre :

  • la voie ferrée, balafre linéaire qui défigure la ville ;
  • un couvent, héritage des temps anciens ;
  • et des méga-structures dont la réalité industrielle n’est plus ce qu’elle était.

L’histoire du Champ des Possibles, Roger Latour et Richard Ryan l’ont racontée l’autre mardi, dans le décor néo-baroque du théâtre Rialto. A l’invitation de Collectif Quartier et dans le cadre d’une conférence-débat sur le thème générique « Partager la ville », le photographe, naturaliste urbain et membre fondateur des Amis du Champ des Possibles et le Conseiller d’arrondissement du Plateau Mont-Royal, district Mile End, ont présenté cet incroyable projet d’appropriation d’un espace urbain par un groupe d’habitants qui aiment se mettre du vert au coeur. Bien accompagnés par l’architecte et urbaniste Jean-Claude Marsan, Roger Latour et Richard Ryan, dans des costumes très différents mais complémentaires, ont illustré de la plus belle façon le sous-titre de ce rendez-vous : « L’appropriation d’espaces urbains en friche à travers diverses initiatives citoyennes locales ».

Le Champ des Possibles est donc une ancienne gare de triage, un terrain pas très grand mais comme il n’en existe presque plus dans l’arrondissement Mont Royal et plus encore dans le Mile End. Ce champ, en hiver, il ne dit pas grand-chose, blanche étendue traversée quotidiennement par des dizaines, sans doute même des centaines de travailleurs qui font le trajet entre la station de métro Rosemont et le quartier (j’en suis). Au printemps, puis à l’été, ce fier bout de campagne se transforme en « terrain fertile de rêve fleuri », comme le décrit Roger Latour : « C’est un lieu de transit, un lieu de tournage, un lieu de tondeuse aussi, un lieu perméable traversé de plein d’aspirations, un lieu d’automédication et d’espoir amoureux ». Sur l’écran installé sur la scène du Rialto, des images accompagnent chacun de ses mots. « C’est un jardin pour les sans-terre, un lieu à rêver et à préserver, c’est déjà un patrimoine vivant et un service public essentiel ». L’idée des habitants et citoyens du Mile End serait de pérenniser ce sanctuaire, de faire reconnaître justement sa légitimité à faire rêver.

Roger Latour assure que plus de deux cents espèces de plantes, oiseaux et insectes ont été documentés sur ce grand quadrilatère. « Un terrain vague, ce n’est pas qu’un fruit dangereux », dit-il. Ces dernières années, les riverains ont d’ailleurs souvent croqué dans la pomme et mis en valeur cet espace. Ils ont participé à répondre à « l’appétit d’espaces verts » des Montréalais, selon la formule de Roger Latour. Une façon de se l’approprier, un peu, mais surtout de le partager. En musique, en poésie, par le biais d’ateliers pédagogiques, d’expositions temporaires ou même de « corvées » (séances de ramassages de déchets), ils ont cultivé ce jardin. Jusque à le rendre indispensable.

Un enjeu spéculatif ?

Mais quel destin les aménageurs, les élus, celles et ceux qui décident, avaient imaginé pour un tel endroit ? Il n’est pas difficile d’envisager qu’une aubaine pareille réveillerait même l’appétit du promoteur le moins affamé. Dans un secteur où l’immobilier peut atteindre des sommets, spéculer sur le compte du Champ des Possibles n’aurait pas été surréaliste. Le terrain en question appartient à la ville de Montréal, explique Richard Ryan, « mais c’est un lieu qui a été convoité par toutes sortes de gens, bons et moins bons », reconnaît également l’élu qui a participé à l’équipe de coordination qui avait mis en place la démarche citoyenne de requalification du secteur Saint-Viateur Est.

Dans l’historique qu’il retrace, Richard Ryan démontre comment, petit à petit, face à la confiance et la persévérance des citoyens, le regard des élus sur ce lieu a évolué. « Alors que le terrain aurait pu devenir un enjeu spéculatif, progressivement, il y a eu l’affirmation d’une nouvelle vision qui valorise l’espace, la biodiversité et la préservation ». C’est ce qu’il appelle « la nouvelle donne ». Le signal qu’attendaient les habitants ? Pas tout à fait. Le terrain est en zonage industriel et la ville de Montréal avait pour lui d’autres ambitions. Il faudra donc aux élus de l’Arrondissement et aux Amis du Champ des Possibles de solides arguments pour la faire changer d’avis.

L’autre enjeu sera de convaincre Canadian Pacific de l’urgence d’aménager des passages à niveau ou des passerelles sur les voies ferrées qui bordent le terrain afin de réconcilier définitivement Rosemont et Le Plateau. Une première réunion avec les représentants de CP était d’ailleurs prévue ces jours-ci pour évoquer une telle opportunité. Là encore, la partie est loin d’être gagnée. Mais les Amis du Champ des Possibles ne sont finalement pas si pressés. A la campagne, le temps s’écoule, dit-on, bien plus lentement…

Le site du Champ des Possibles est ici. Les informations pratiques sur cette conférence-débat et les suivantes qui porteront toujours sur le thème « Partager la ville » sont à retrouver sur le site de Collectif Quartier.