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Il a fallu que je me pince pour y croire : à TVA Nouvelles, on parlait de Starbuck et les Impuissants! «Vous savez, le type de Jackass qui est venu au Québec la semaine dernière… Eh bien au Québec, il y a un groupe qui fait bien pire!» disait-on en substance, avant qu’on nous montre une médiocre interview de Félix Séguin avec des punks et des freaks membres du groupe. C’était il y a quelques années, après que je les ai vus une dizaine de fois en spectacle, et avant leur dissolution. Et bien avant leur reformation, le temps d’un spectacle qui aura lieu le 12 février prochain après quatre ans d’abs(tin)ence. En effet, pour le dixième anniversaire du Buckfest, festival punk organisé par Starbuck, la mythique formation sévira de nouveau, au grand plaisir de ses nombreux fans, qui n’y croyaient plus. Car le groupe a su au fil des années développer un public fidèle composé de punks (des vrais de vrais!), d’intellos en manque de sensations fortes, d’artsys et autres défoncés.
On a comparé Starbuck et les Impuissants à tort et à raison avec le «phénomène» Jackass. Avec raison à cause du freak show, mais là s’arrête le rapprochement. Contrairement aux idiots frappés de stupidité que sont les membres de Jackass, évidemment bien plus motivés par l’argent de leurs cascades que par le sort du monde, la démarche de Starbuck et les Impuissants s’inscrit dans une virulente critique sociale et une puissante démarche artistique. Il s’agit pour eux de choquer pour sortir les gens de leur torpeur, de «répondre aux agresseurs» que sont pour eux les gouvernements libéral et conservateur, les souffle-feuilles Motomaster, Céline Dion, le néolibéralisme, les piscines hors-terre, Star Académie, les banlieues et autres Guy Cloutier. Et cela passe d’abord et avant tout par leur musique, assez hétéroclite, tantôt punk rock hardcore (La complainte d’un cop qui a les mains propres) tantôt disco (Sodomie Fever, Boogie Trash), parfois même ska (Les Anglaises me font débander). De la musique souvent à haute teneur littéraire par ses textes, inspirés tant par Zola, Nietzsche et Sade que par le camping Sainte-Madeleine, Robert Gillet et Allô Police. Et des albums foutrement (adverbe fort approprié) bien réalisés, en particulier le deuxième, Tu riz-tu de ma graine?, un chef-d’œuvre studio. Et les fameux spectacles…
Que n’a-t-on pas vu dans leurs spectacles? Un gars se faire lancer des fléchettes sur le postérieur, se brocher le dos et le front, avaler un drapeau et se le faire sortir par le cul, lever du béton avec ses couilles, manger des shots sur la gueule et se transpercer le corps avec des aiguilles. Et je ne parlais que d’un type (Bic the freak), car il y avait aussi l’autre mec qui avalait des poissons rouges (Sarf the barf), la fille qui s’est fait percer la grande lèvre live, un autre qui s’est fait uriner dessus par la foule, un qui s’est fait enculer par un strap-on (à la Saint-Valentin!) et fait sévèrement fouetter (juste après l’élection des libéraux!), sans oublier le Starbuck Mayhem, une bande d’une demi-douzaine de gars qui se tapaient sur la gueule et dans le dos avec divers objets, en plus de se sauter dessus d’un deuxième étage. Sans compter l’allure du groupe lui-même, formé entre autres par Starbuck (le chanteur, énorme punk ne portant que jack-strap et strap-on, et parfois un drapeau canadien enfoncé dans le cul…), le Marquis de Sade (guitariste, portant perruque blonde et pantalons multicolores d’où pend un énorme pénis de peluche), Aguy (bassiste, ne portant qu’une couche et un masque à gaz), l’énigmatique Turbo Clito (arborant veston et… collants) et l’improbable Féefan (ne sais pas/ne veux pas répondre!). Barré des Foufs, le groupe. Trop hard pour les fillettes du 450, faut croire… Ou trop de temps pour nettoyer (désinfecter!) la salle après leur passage…
Tous ceux qui ont vu le groupe en spectacle à l’époque ont été durablement marqués par leur performance scénique : beaucoup en ont redemandé, et les autres sont rentrés calmement à la maison, se sont versé un verre de lait et sont allés se coucher en suçant leur pouce. Car, oui, ça choque et ça perturbe. Salutairement, aurais-je envie d’ajouter. Combien de fois me suis-je levé au lendemain d’un spectacle de SELI complètement hangover en me demandant si mes souvenirs étaient réels… Leur stratégie visant à choquer, inspirée du Théâtre de la cruauté d’Artaud, fonctionne à merveille. Mais les sensations fortes, à la longue, élimées de leur choc initial, finissent presque par lasser. Le groupe, fatigué en 2005-2006, donnait des prestations de moins en moins inspirées : Starbuck était visiblement mal en point; les types du freak show, qui ne savaient plus quoi faire à la mi-spectacle, se résignaient à se donner des coups de poing sur la gueule le reste de la soirée; le bassiste original avait été remplacé; et on avait passé une bonne dizaine de batteurs. Tout cela avant une éclatante finale en 2006, alors que Starbuck, coupé trop profondément au front, a saigné comme un porc toute la soirée. Il a dû se rendre à l’hôpital après sa prestation, et le Café Chaos a senti la boucherie pendant une semaine.
À quoi faut-il s’attendre pour le 12 février? Le Starbuck et les Impuissants des débuts, explosif, décadent et douloureusement cathartique, ou celui de la fin, au freak show las et blasé? Le guitariste, croisé en boisson dans une taverne, m’en a promis de bien belles… Moi, je ne prendrai pas de risques : j’irai voir le groupe comme j’y suis toujours allé, gelé de la tête aux pieds.
On peut télécharger gratuitement les albums de Starbuck et les Impuissants ici et voir le groupe sur vidéo sur YouTube. On recommande aussi d’écouter ici l’excellente (et dérapante) entrevue de Starbuck et du Marquis de Sade par Mathieu Beauséjour à l’émission Les Éboueurs du rock du 7 février dernier, diffusée à CISM.
Le Buckfest 10 aura lieu vendredi et samedi au Petit Campus et présentera nombre de groupes dignes d’intérêt. Pour la programmation complète, on peut consulter le Mur Mitoyen.